JEAN-BAPTISTE
DEL AMO

Le maître du paysage olfactif

Interview réalisée le 9 octobre 2018 à Paris lors du lancement du parfum “Désert Suave”, la plus récente création de Liquides Imaginaires.

Jean-Baptiste Del Amo est déjà un nom bien connu de l’écriture française contemporaine. Après des débuts récompensés par Le Prix du Jeune Écrivain en 2006, Jean-Baptiste ne s’est jamais laissé étourdir par sa popularité croissante, au contraire. D’un roman à l’autre, ses propos artistiques ont constamment gagné en amplitude, force et finesse, attirant les accolades des critiques et jurys littéraires. Une Éducation Libertine (2008) reçoit ainsi le Prix Goncourt du premier roman ; Pornographia (2013), le Prix Sade ; son plus récent roman, Règne Animal (2016), le Prix du Livre Inter.

Sans rentrer ici dans les profondeurs de ses questionnements artistiques et humains, nous vous proposons à travers cette interview d’explorer une dimension plus confidentielle de l’œuvre de Jean-Baptiste, mais tout aussi saisissante : sa fascination pour les senteurs et le lyrisme avec lequel il manie la plume pour éveiller des sensations olfactives chez le lecteur. Les univers imaginés par Jean-Baptiste ont de fortes identités odorantes, comme si leur faculté à générer des odeurs était un gage tacite de leur existence.

À l’arrière-plan de ses narrations, Jean-Baptiste crée en effet des paysages olfactifs d’une véhémente et troublante beauté. Pourtant, leur esthétique naît souvent aux antipodes de l’acception du beau, dans les tréfonds de la conscience, de l’action et des relations humaines. Que ce soit entre les murs crasseux d’une ferme d’élevage porcin, dans la boue putride de la Seine ou les maisons de passe du vieux Paris, dans la vie comme dans la mort, ses environnements nous fournissent une pléthore d’indices sensoriels menant tous, inéluctablement, vers l’odorat, pour déclencher ensuite nos émotions et tordre nos ventres. Tout au long de ce voyage émotionnel, sa richesse stylistique nous soulage des cruautés que ses personnages sont en train de subir ou commettre… et quel sublime remède !

Est-il un nez déguisé en écrivain ou un Baudelaire réincarné en maître parfumeur ? Jean-Baptiste Del Amo est, en somme, un peu de tout ça, ce qui fait justement que son œuvre a le pouvoir singulier de nous élever au-dessus des mots.

Dans tes romans, la plupart des sensations mènent à des évocations d’ordre olfactif. Les mots et les bruits, les couleurs et les lumières, les textures et les aspérités, tous ces éléments laissent derrière eux un sillage qui provoque souvent une forte expérience olfactive, même dans le cas de l’évocation de lieux ou de faits apparemment anodins. Qu’est-ce qui fait que l’odorat est si présent dans tes œuvres ?

Je ne suis pas venu à l’écriture par la réflexion. Je n’écris pas des romans à thèse, je ne pars pas d’un postulat théorique pour me dire que je dois raconter une histoire qui va servir une idée. Je suis venu à l’écriture uniquement par le prisme de la sensation. Mon rapport au monde, en tant qu’enfant, s’est construit par le prisme de la sensation. J’ai grandi à la campagne, où j’étais très sollicité, peut-être plus qu’un enfant citadin, par les sens, par les odeurs… et ça a complètement façonné mon imaginaire. Pour moi, l’écriture a toujours été une tentative de restituer quelque chose de l’enfance. Quasiment tous mes souvenirs d’enfance sont liés à une odeur. Les odeurs sont mon médium pour atteindre ce temps-là de ma vie, qui est irrémédiablement perdu.

Quelles sont les senteurs qui composent le cadre olfactif de ton enfance ?

Il y a tout ce qui est lié à la terre, aux cultures, à l’odeur de la terre labourée et des tournesols secs, toutes ces odeurs campagnardes, l’odeur des foins et des épandages dans les champs. L’odeur des animaux, l’odeur des chevaux, du bétail, des cochons. 

Je n’ai pas du tout grandi en ville, je connais assez peu les odeurs de la ville ; c’est pour ça d’ailleurs que j’ai choisi Paris au XVIIIe siècle dans Une Éducation Libertine, parce que c’était plus facile pour moi de m’approprier ce Paris-là et d’y projeter mes fantasmes. Je ne serais pas en mesure d’écrire un livre sur le Paris d’aujourd’hui, parce que je manquerais de matière. Avant tout, oui, mes souvenirs d’enfance sont des souvenirs liés à la campagne, à la nature environnante.

Crois-tu que l’on est condamnés à aimer ou détester les senteurs ou les goûts que l’on a aimés ou détestés en tant qu’enfants ?

Je ne crois pas… En tout cas, ce que j’ai appris en travaillant avec des parfumeurs c’est que l’olfaction était un sens qui s’affinait, se modifiait, qui se travaillait. De même façon que l’on n’aime pas le vin rouge à huit ans, on peut tout à fait l’apprécier à vingt ou trente ans. Je pense que les goûts peuvent évoluer. Après, en revanche, il y a des odeurs qui sont si profondément liées à des souvenirs viscéraux qu’elles ne peuvent plus en être départagées, déconnectées. Oui, on peut avoir des révulsions face à des odeurs ou des fascinations qui resteront.

Au travers des mots, tu arrives à peindre des paysages olfactifs troublants : relents de vase et d’abjections versées dans la Seine, matières en décomposition au cimetière des Innocents au XVIIIe siècle, odeurs nauséabondes imprégnant les murs d’une ferme de cochons, effluves des corps accouplés, essences aux notes d’abattis et de fleurs pourrissantes d’une ville tropicale… Que souhaites-tu susciter chez le lecteur en polarisant ses sens du côté de la répulsion ?

Ce que j’ai envie de vivre dans mon écriture, de manière assez égoïste, c’est une forme d’émotion esthétique. J’ai toujours été fasciné par la beauté qui se révèle dans la trivialité, dans l’obscurité, dans le mal… C’est très souvent pour apprivoiser mes peurs, ma fascination pour la mort, des obsessions et des questionnements très présents. Peut-être que par l’écriture j’essaie de dévoiler quelque chose d’une forme de vérité qui, je crois, existe dans ces situations-là. En écrivant, j’explore cette possibilité de transcendance que permet la littérature – comme la peinture ou la photographie dans une autre mesure.

S’agit-il d’une transcendance pour l’auteur ou pour le public ?

Je ne suis pas du tout de ces écrivains qui pensent que quand on écrit, on écrit pour les autres. Quand tu pars de cette idée d’écrire pour les autres, je pense que tu te perds, parce que la littérature ce n’est pas ça. C’est d’abord un acte égoïste, qui après s’offre aux autres. Libre à chacun de s’y reconnaître ou pas.

Peux-tu nous donner des exemples d’odeurs dérangeantes qui t’ont marqué ou inspiré une envie d’écriture ?

Il y en a tellement ! Par exemple, l’odeur du corps en décomposition, l’odeur de la charogne. Quand j’étais gamin, en vivant à la campagne, il y avait toujours des animaux qui avaient été tués et qui pourrissaient dans un fossé, au bord d’une route… C’est peut-être une des odeurs à la fois les plus insoutenables et les plus singulières qui existent, parce qu’on la reconnait immédiatement. Il y a quelque chose en nous qui nous dit que cette odeur-là c’est l’odeur de la mort. C’est aussi ce qui m’avait touché quand j’ai découvert Les Fleurs du Mal de Baudelaire, notamment le poème Une Charogne : l’idée que de quelque chose de très trivial on peut faire jaillir une beauté.

Par exemple, je m’intéresse beaucoup au bouddhisme zen et dans les premiers textes zen, il est écrit qu’on demandait aux aspirants moines de méditer devant un corps mort pour leur faire prendre conscience à la fois de la vacuité de la vie et aussi de l’interdépendance des phénomènes. Dans mes textes, j’essaie de rejouer cette idée que la vie a quelque chose de beau et précieux justement parce que la mort existe, parce que c’est quelque chose d’extrêmement bref et fragile. Finalement, en déplaçant notre regard sur la mort, on parvient à dévoiler quelque chose de notre humanité. C’est un parti-pris presque poétique, même si j’écris de la prose, j’ai toujours cette intention de faire naître la beauté, mais une beauté qui peut exister dans le malaise et dans l’inconfort. 

En tant que lecteur, quels sont des textes qui t’ont la plus malmené ?

Les textes de Beaudelaire ont été un choc esthétique. La lecture de Sade m’a beaucoup marqué. Il y a eu Lautréamont, Les Chants de Maldoror, je pourrais citer plein d’auteurs que j’aime beaucoup. Gabrielle Wittkop qui a aussi fait des textes formidables, qui sont d’une grande maîtrise formelle. À chaque fois, j’ai été ébloui par ces écrits puisque, justement, ils me mettaient dans une zone d’inconfort. C’est ce que je cherche.

Même dans ma relation au parfum, je suis plus souvent séduit par un parfum qui va me sembler inconfortable que par un parfum caressant ou enjôlant, qui va chercher à me séduire. J’aime les parfums qui vont plutôt me dérouter.

En pensant à Une Éducation Libertine, au-delà du personnage principal et de son destin, il y a la ville de Paris qui émerge en tant que personnage à part entière, très présent, doté d’une forte identité olfactive. Peut-on parler d’une identité olfactive des villes ?

Je suis très séduit par l’odeur des villes, en particulier des villes africaines, par ce mélange d’odeurs de gaz d’échappement, de marché, de fruits mûrs, de sable. Ces villes où tu es assailli, agressé par l’odeur. Toute la perception que tu as de la ville passe par l’odorat. C’est moins le cas dans les villes occidentales, propres, aseptisées, mais dans les villes des pays en voie de développement c’est encore présent. Et très souvent, d’ailleurs, c’est des odeurs qui dérangent, qui sont violentes. Par exemple, La Havane est une ville avec une identité olfactive forte, liée cette fois-ci à l’architecture, aux vieux bâtiments avec leurs bois pourrissants, à l’odeur des embruns et des vagues qui se brisent sur le front de mer. Quand je ressens ces odeurs, j’éprouve une émotion qui peut me transporter complètement. Kyoto, dans un autre genre, m’a aussi beaucoup marqué, avec l’odeur des temples, les encens et ce qui se dégage de cette spiritualité-là.

Le parfum est-il un retour aux sensations viscérales ou un outil de transcendance spirituelle ?

C’est les deux. Je préfère que ce soit quelque chose de l’ordre de la transcendance. Je n’aime pas trop les parfums nostalgiques. Je peux avoir une émotion en sentant en particulier une matière, qui va me ramener à un souvenir d’enfance, mais cela reste lié à quelque chose de très factuel, à un lieu, un instant, et donc comme limité par le souvenir.

Ce qui m’intéresse ce sont plutôt les parfums qui vont utiliser quelque chose qui est de l’ordre de l’émotivité, du souvenir, pour le transcender, pour l’amener ailleurs, pour en faire autre chose, en jouant sur des alliances de matières qui sont inattendues.